Le combat faisait rage et sa clameur vibrait jusqu’aux degrés de l'entrée du Sanctuaire d’Aviana. Un pied sur la dernière marche, sa chevelure verte se détachant sur l’incendie derrière lui, il prononça une dernière fois, l’air déjà loin : « Ce qui a été n’est plus, et ce qui sera ne me concerne pas. Rentre à Teldrassil, petite. » Sur ce dernier mot, où l’espace d’une seconde elle le reconnaissait pourtant, il s’arracha du seuil et s’élança dans les flammes.
Elhenore s’éveilla avec la sensation que son visage brûlait. Elle passa une main sur ses joues, les sécha, et considéra quelques secondes pensivement la fesse musclée qui dépassait des couvertures. Le capitaine de la garde du rempart Sud ; Raymard ? Ronald ? Elle n’était plus très sûre du prénom, mais elle reconnaissait bien l’uniforme qui gisait sur le sol de la chambre.
La veille au soir, elle était sortie un peu avant minuit du Solitaire Bleu en direction des quais, car elle avait fini par partager l’agitation de Nyméria, la petite panthère qui maintenant dormait profondément sur la peau d’ours ancien, au pied du lit.
Presque immédiatement, elle était tombée sur plusieurs membres de l’ordre des Gardiens de la Nature, auquel elle appartenait depuis quelques jours : Une draeneï dont elle n’avait pas saisi le nom, Arendis, dans sa forme humaine cette fois-ci, un peu inquiétant à cause de sa taille imposante et surtout de son air de sauvagerie tranquille, résolument inhumaine (elle avait repensé en frissonnant à la manière dont elle lui avait gratouillé les oreilles, la fois précédente) ; il était, là encore, accompagné de l’elfe à chevelure blanche qu’elle avait rencontrée ce soir-là, et enfin le chasseur, Alvïn Edune, qui l’avait recrutée deux nuits plus tôt.
L’entretien s’était interrompu très rapidement et chacun était parti de son côté, mais elle avait été obligée de reconnaître la persistance du trouble qu’elle ressentait en présence de ce dernier. Quelque chose dans le timbre de sa voix, ses mains d’archer, la souplesse de sa démarche ou... Une décharge douloureuse, poignante, lui traversa la poitrine et faillit lui couper la respiration.
Non, n’y repense pas. Tu sais déjà ce que c’est, et tu sais déjà à quoi ça mène. Oublie. Enterre. Respire.
En tout cas, il n’avait pas été question de rentrer à l’auberge, ce soir-là. Quelque chose en elle bouillonnait et elle prévoyait déjà la nuit sans sommeil, fiévreuse, hantée par le regard lointain où dansait l’incendie qui l’y attendait.
Sellant son sabre-de-givre, elle s’était enfoncée dans la forêt d’Elwyn, à la recherche de la seule personne qui lui était familière, dans cette ville et ailleurs. L’auberge de la Fierté du Lion était devenue encore plus interlope, si c’était possible, qu’à sa précédente visite. Des soiffards gisaient dans la terre battue du carrefour, assommés par l’alcool bon marché ou suite à l’une de ces pitoyables bagarres que sa consommation manquait rarement de provoquer chez les habitués de l’auberge. Dans la quasi-obscurité de l’abri des montures qui jouxtait le bâtiment, une humaine et une draeneï à moitié nues se laissaient tripoter en riant par un guerrier de passage, manifestement aussi aviné qu’elles.
Dans l’auberge, elle avait fini par découvrir Dérélicte, son amie d’enfance, dans l’une des chambres privées réservées au tripot clandestin qui s’y tenait chaque soir, depuis bien des années. La voleuse, une longue cigarette mauve à la bouche, finissait de rassembler ses gains de la soirée, avec un léger sourire qui s’élargit en apercevant la prêtresse sur le seuil de la porte. « Elhe ! Tu tombes particulièrement bien : j’allais justement commander une tournée d’hydromel. Messieurs, je vous présente Elhenore, prêtresse d’Elune, fort heureusement épargnée par la pudibonderie qui aurait retenu toute autre de ses consœurs sur le seuil de ce mauvais lieu. » Du pied, elle avait écarté une chaise de la table et avait gratifié Elhenore de l’habituel regard appréciateur, de bas en haut, avec lequel elle l’accueillait toujours. En s’asseyant, la prêtresse avait senti un autre regard peser sur elle, celui du capitaine de la garde qui dormait à présent sur le ventre, nu et blanc, à peine couvert par le désordre de la courtepointe en fourrure. Il n’avait pas fallu plus, ce soir-là, que ses regards insistants, les muscles de son torse, visibles malgré la maille, et…
L’uniforme. Evidemment. Tu es un véritable cliché sur pattes, ma fille. Quand est-ce que tu comprendras que la force, la vraie, celle dont tu as besoin, c’est autre chose que ça ?
Elhenore se pencha précautionneusement pour respirer sa nuque, où quelques mèches de cheveux blonds recevaient, à travers la persienne, les premiers rayons du soleil matinal. Tabac, cuir de sellerie et citronnelle. L’odeur réveilla et fit brusquement ressurgir les souvenirs de la nuit. Ses bras étaient puissants, ses épaules et sa mâchoire carrées, mais il l’avait maniée comme une poupée en porcelaine. « Je ne suis pas en verre », avait-elle eu envie de lui jeter.
L’elfe fit doucement glisser le pan de sa robe, prisonnier de la jambe de l’homme endormi, s’en enveloppa rapidement et sortit de la chambre.
L’auberge du carrefour, au matin, offrait un spectacle encore plus navrant que la veille, où la nuit en travestissait au moins les détails les plus misérables. La prêtresse détacha son sabre-de-givre, et prit la route de la Capitale, en longeant les remparts pour s’accoutumer à éviter, dorénavant, la porte Sud. « Je ne suis pas en verre ».
Bien sûr que si, idiote. Et c’est bien tout le problème…